2021
Jan 
25

Espèce de *!#/*=

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:06  

Sur le mur de la maison de la culture, des affiches de colleuses décollées
La deuxième ligne seulement. Sur la première on peut lire:
Un tram toutes les 10 minutes
Je peux imaginer ce qui a été arraché:
Un féminicide tous les 3 jours

En face, sur des arbustes qui viennent d’être plantés,
Il y a une affichette qui donne leur nom et un petit espoir
Un arbre = un peu d’air

Et je m’étonne de notre capacité à oublier
À mettre en avant ce qui nous semble rassurant
À sciemment effacer de notre mémoire ce qui empêche d’être encore plus vivant

La mort des femmes et l’industrie outrancière
La violence et l’entêtement à vouloir croître encore
Malgré les preuves de l’irascibilité de notre race humaine

Je m’étonne que l’on doive encore nommer haut et fort les meurtres et les inégalités
Pour tenter de convaincre
Et que dans le même temps, on fasse encore semblant de préserver la planète et de prendre soin
De la qualité de ce que nous respirons

Si je n’avais pas côtoyé l’heure d’après des petit.es d’Hommes qui prennent plaisir à jouer
Je pourrais perdre espoir et proférer des insanités contre mon espèce
Mon espèce qui s’évertue tant à rendre irrespirable tout ce qu’elle touche
Mon espèce qui tue dans son propre clan, chez elle, jusqu’à ses proches et ses amants
Mon espèce qui m’inspire autant de peur et de dégoût qu’elle me donne foi et courage devant l’adversité
Mon espèce de sale petite garce gâtée par je ne sais quelle alliance biolochimicosmique
Mon espèce de chimpanzé savante qui se croit si au-dessus de toutes les lois qu’elle en oublie qu’elle fait partie de ce qu’elle détruit, qu’elle ne maîtrise pas, qu’elle ignore, qu’elle est si minuscule que le big bang et le soleil ne savent pas qu’ils l’ont générée et s’en foutent royalement
Mon espèce potentiellement dangereuse, immensément magique
Mon espèce capable de greffer des bras, de construire des fusées, des immeubles en verre et des cathédrales en pierre hautes comme trois pyramides
Mon espèce qui parle, danse, baise, dessine, voyage, et qui parfois fait autre chose que produire ou reproduire
Mon espèce qui crée. Pour rien. Pour voir. Pour sentir son passage un peu moins vain.
Mon espèce qui aime et qui désire
Qui traverse
Un espace incertain

Je chevauche
Chaque fois que je mets un pied hors de chez moi
Un espace de vide et de trop plein
Ne fais rien chère chair
C’est là que tu fais un
Quand tu ne cherches plus
Quand tu joins l’inutile à l’agréable

Viens, douce. On va se vautrer dans de l’air

2021
Jan 
24

Comment sauver sa peau

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:05  

Tu danses
Et ça te sauve la peau

Tu te bouges, tu t’élances, tu t’agites, tu t’agrippes à l’autre
Tu t’épanches, tu te ramollis les os, tu t’apprivoises
Tu danses
Et ça te sauve

La peau connaît les secrets qui palpitent plus loin que la surface
La peau sait ce dont elle a besoin
Ce qu’il lui faut de fougue ET de tendresse
Ce que le corps peut absorber de coups ET de caresses

La chute ne la contraint pas au silence
Boum!
Elle note la cadence des échecs avec quelques bleus
Boum!
Ici, là, là, et encore un ici
Boum!
Dans la marge de l’épiderme, près des os, et aussi dans le moelleux

La peau aime les poèmes que les autres corps posent sur elle
Les phrases qui se déposent et se déplient du bout des orteils
Jusqu’au sommet du crâne
Ça façonne les futurs paysages de mon répertoire de magie

À quoi ça sert de rester bien sagement chez moi si je peux même pas absorber des histoires?

Moi, je veux
Je demande
J’exige
Une contamination
Pleine et imminente

Que je ne sache plus d’où me vient cette démarche, ou ce drôle de balancier dans le bassin
Les virevoltes de mes doigts et les drôles de mouvements dans le regard
Je désire
Reconnaître en moi des parties de chacun.e et tant pis si au final je ne sais plus qui je suis
Comme ça, je pourrai être le monde si ça me donne envie

Si j’étais le monde

Maintenant
Je m’approcherai doucement d’un.e quelqu’un.e
Et me blottirai dans tous les espaces possibles
Je m’engouffrerai dans le vide qu’iel m’invite à emplir de tout mon être

Alors nos corps deviendraient des kaleïdoscopes merveilleux
Des entonnoirs à paillettes qui pétillent
On serait un, deux, dix, mille peut-être
On rejouerait à devenir cellule
Et toi arbre et moi feuille
Et si le vent me jette loin de vous, je pourrai toujours me raccrocher à d’autres bras-branches
Et commencer une nouvelle aventure
Je serai reine, et toi serpent
Je serai limace et toi le lapin Duracell
On serait géants, d’accord?
On dirait qu’on serait les plus forts et qu’on n’écrabouillerait personne quand même
Sauf si c’est pour du faux
On pourrait faire comme si on se connaissait depuis longtemps
Alors qu’en fait pas du tout mais c’est pas grave
Tu veux être mon copain?
On pourrait jouer à sauver le monde
Ça compte pour du beurre
Mais faire semblant c’est une pommade pour le coeur
Ça coûte pas beaucoup et c’est tellement bon
Il y a beaucoup de douleurs à tartiner
Alors on ferait bien de s’y remettre bientôt

Ça pourrait même
Nous sauver la peau

2021
Jan 
17

Prière de (ne pas) se (re)poser

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 18:17  

Pas de baiser
Pas de bave sur l’oreiller
Peu de repos
Pas de sommeil

Mille pas dans 30m²
Tourner en rond dans le bocal
Binge watcher des vidéos d’enfants
Enfants qui pleurent enfants différents

Pas d’avancée
Pas de louanges
Ni de coups bas
Me débattre avec les pensées et le corps qui les contient

Pas de sourire
Soupirs
Pas de sortie
Va et vient en nuisette éponge dans le soupirail

Plaintes et paresse
Procrastinent les réjouissances auxquelles je suis appelée
À cent à l’heure la vie va
Même si les yeux sont debout à cinq heures

Combattre
Recueillir
Secouer
Accueillir

Être là et puis un point c’est tout
Si c’est comme ça, voilà, c’est…
Qu’est-ce que tu veux que je te dise?
C’est tout, c’est voilà, c’est comme ça

Assignée à résidence
J’ai signé pour un bail
Il me reste quelques traites à payer
Un jour, je partirai peut-être sans laisser d’adresse

2021
Jan 
12

Tout est sous contrôle de l’imprévu, bonsoir

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:53  

Tout est prévu
Rien n’est sous contrôle
Bienvenue

Classe
Coche
Case
Rafraîchis
Répète
Repasse
Appelle
Écris
Redis

Encore une fois
Journée sans fin
Faux départs
Repérer la faille dans le hasard
Les yeux pas en face des trous
Remplir le vide quand tout à coup

Trébuche
Bégaie
Accroche
Impatience jusqu’au bout des doigts
Dans la gorge ça fait comme des traces de verglas
Un truc qui penche
Doucement ça glisse

Reprenons
Trois boulots multipliés par six heures par semaine en présentiel
Fois une douzaine de mômes qui tous demandent une présence totale, pas partielle
Parce-que partielle je sais pas faire mais totale ça n’marche pas non plus
Divisé par le nombre de mes voix qui télescopent le réel
Ça fait…
Un petit peu trop pour moi
Déjà?
Oui déjà, je sais il est tôt mais ça fait quinze ans que je fais ça
Je préfère être bergère et garder un petit troupeau de vers
Tu m’en voudras pas?

Il est cent ans moins le quart et quelques poignées de secondes bonsoir
La trajectoire est encore sous contrôle de l’imprévu
Nous nous dirigeons doucement vers plus tard
Trop tard est annulé et la version panique du résultat n’existe pas
Toute valeur accidentée du modèle conforme à la promesse de base est susceptible d’être reprise sous conditions du rachat total des biens à hauteur du double potentiel misé au départ

C’est ce qui s’appelle faire face au vide.
Sur ce, bonne nuit

2021
Jan 
11

Géométrie Sororale (Un cercle est constitué d’une infinité de points)

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 21:48  


à Claire, Emeline, Mathilde L, Mathilde T., Luiza, Lydiane, Sophie,

Se rendre sensible
Continuer de développer des qualités dites féminines
Se rendre perméable
Même si je n’avais pas besoin d’un groupe de femmes pour sortir le parapluie lacrymal

Se rendre belles même quand vulnérables
Parce que notre puissance puise ailleurs que dans la force
Que le surjeu ne marque aucun point, car ici,
Celle qui gagne c’est celle qui laisse parler la part de soi qui a besoin de soin

Se rendre tendres
Parce que même une fois devenues grandes, il reste des bouts de petites filles enfouis
Accueillir alors celles qui boudent, celles qui râlent et celles qui auraient bien voulu crier
Au lieu de devoir continuer de clamer “Eh oh, j’existe! ”

Se rendre fières
Même si empêtrées dans des drames qui dépassent notre taille et notre temps
Se rendre solidaires
Parce que finalement ce sont les mêmes questions qui nous bousculent
Par-delà les cases dans lesquelles on se pose
Les mêmes doutes et le même courage

Se rendre unies, reliées
Comme les perles qu’on enfile pour se faire un collier
Comme les fils qu’on tisse entre les générations qui nous ont précédées
Et les enfants qui naissent aujourd’hui et à jamais
Passeuses d’histoires
Témoins

Se rendre oreilles, yeux et mains
Devenir à nous huit le corps soutenant dont chacune a besoin
Faire le plein de silence ET
Se nourrir des histoires pour un jour y mettre fin
Sans regret, avec le cœur bien rempli des richesses d’autrui
Et la certitude de faire partie d’un tout

Bien plus qu’un cercle ou une lignée
Nous sommes l’infinité de ces points
Reliées

2021
Jan 
10

N’importe comment ÇA bouge

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 22:27  

Livré à lui-même, le corps bouge
Tout petit petit ou géant gigantesque
Le corps se meut
Sans que l’on sache pourquoi
N’importe comment et c’est très mieux comme ça

Cela ne sert à rien
Rien de tangible , Rien de sophistiqué
Pourtant il n’est pas à l’arrêt

Il y a quelque-chose au-dehors de soi
Comme une fine pellicule
Qui sait
Cette chose au dehors de soi, pas besoin d’aller la chercher
Elle sent
Puis
Elle fait

Pas la peine de chercher à l’extérieur de soi l’impulsion, le tempo juste, la bonne intensité
Pas la peine non plus de tenter de trouver à l’intérieur les réponses qui disent comment poser le pied
Là ou là OU à quel moment partir

C’est cette couche
Imperceptible à l’oeil nu
Qui ose

Elle réceptionne et emmagasine les informations du dedans ET du dehors
Elle n’analyse rien Elle distribue
Entre le dedans ET le dehors
Les chaînes de savoirs immenses et minuscules qui se bousculent au portillon des sens
Elle les fait se rencontrer
Et Ça circule

C’est ça
Quand on danse ÇA circule Rien ne stagne
Même immobiles il reste une trace de mouvement que l’on traque
Mais sans vouloir la capturer, la garder pour soi ou bien la rejeter
On ne chasse pas les sensations même si parfois on peut être à l’affût
-c’est vrai qu’après huit heures passées derrière un écran, il y a des choses qui se sont tues alors évidemment, quand on arrive dans le studio, il faut remettre son costume de vide, tout réapprivoiser et c’est sûr, parfois ça marche moins –
MAIS
Si on laisse le subtil affleurer à la surface
Danser devient comme un gant qu’on enfile pour traverser le temps
Tout glisse et nous bouscule, nous agite, nous fait jaser les muscles, les os, la peau
Parfois ÇA rit, ÇA pleure, ÇA chante, ÇA crie, ÇA grince, ÇA craque, ÇA court, ÇA pluie, ÇA crachotte, ÇA drache, ÇA chuchote sous les pieds, ÇA se merveille l’estomac, ÇA rute et bouts de ficelle dans les pyjamas, ÇA coince, ÇA cachette secrète, ÇA sécrète les molécules du bonheur, ÇA tambourine le coeur
À la fin, il ne fait juste plus gris dedans.

Plein soleil hivernal

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 13:12  

Plein soleil hivernal

Piquer un phare comme ceux de Bengale

Assortiments de doutes et de certitudes au fond des poches

Pèle mêle tirés au sort, entre hasard et alignement des planètes

 

Faire défiler les heures devant l’écran bleu qui bouge et saute de page en page

Pour calculer:

1) le sens de l’histoire qui semble se mordre à nouveau la queue

2) les économies que je n’ai pas faites et les fêtes dans lesquelles j’ai dispensé autre chose que de l’argent

3) le temps passé à m’observer faire tout à fait autre chose que ce qui me plaît vraiment

La lumière printanière dans l’air froid de l’hiver

 

Une amie m’attend sur les marches blanches

Ressasser le passé à la recherche du détail qui ferait fondre la pierre qui encombre le passage

Sauter dans le prochain tramway nommé désert avec l’innocence des jeunes femmes d’un autre âge?

Ou

Tirer la sonnette des larmes avant de se retrouver à la limite de la frontière qui refusera à nos ovaires de délivrer l’ultime ovule?

Tirer les cartes pour savoir que faire et qui aimer au final

Quand le comment reste encore et toujours

Un mystère

Mais si rien ne passe plus par ici, si rien de plus ne se présente à moi

Pourquoi ne pas totalement profiter des présents qui s’offrent là tout de suite maintenant

Si de toute façon demain c’est déjà trop tard et aujourd’hui est parti

 

Tu comprends?

Tu comprends toi dont les bourses sont pleines jusqu’à presque perpétuité

Que nos œufs sont précieux et se comptent déjà une fois atteinte la trentaine?

Tu comprends que ta maturité me mets une épine dans le pied

Et une peut-être vacuité dans le ventre?

Tu ne penses pas toi, tu aimes

Et tu as raison en un sens

Nous allons là où nous mènent nos songes

Et parfois la tête n’est pas le guide qui nous sauve

 

Alors écoute petite femme que j’aime

Sois libre avant toute chose

Avant de rêver d’avoir la vie que tu voulais

Prend tout ce que tu peux arracher de bonheur à cette chienne

Car un jour prochain, bientôt peut-être, il ne sera plus question d’idéal

Nous chérirons le soleil pour ce qu’il nous offre de clarté

Et la marche blanche sur laquelle nous nous sommes assises sera devenu le théâtre de la lâcheté

Nous chercherons dans chaque jour naissant le signe d’une trêve

Et bienheureuses celles qui auront su aimer

2020
Dec 
11

Novembre 2020

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 15:21  

Finalement, nous ne nous étions pas soulevés. Il y avait eu un couvre-feu puis un second confinement. Nous doutions. Je doutais. Des chiffres, de la stratégie, des moyens mis en place et des raisons de leurs choix. Je disais : Eux et Nous.

Les élans s’éteignaient. Cette fois, il n’y avait pas eu d’appels interminables pour prendre des nouvelles des amis, pas d’applaudissements à vingt heures. Ça n’était déjà plus exceptionnel. Je vivais ma petite vie égoïste à un rythme confortable. Je relayais mollement quelques initiatives, et pourtant, je me savais animée d’une flamme que beaucoup semblaient avoir déjà perdu. Je bataillais avec moi-même pour ne pas tomber dans un état de sidération et une impression d’impuissance. Cocktail explosif d’immobilisme. Je ne pouvais pas m’empêcher de me dire: “C’est comme ça que l’on s’habitue au pire, et qu’on finit par le faire. C’est comme ça. Doucement, par pallier. Subrepticement.”

Je faisais en sorte de bouger mon corps dans les 31m² de mon appartement. Mon propriétaire m’avait laissé entendre que l’on s’arrangerait, en cas de grandes difficultés. “Ça ira”, j’avais dit. J’ai ma fierté. Et des APL. Mais combien tomberaient, une fois que l’État couperait la vanne des subventions? Car ils arrêteront. L’État ne continuerait pas ad vitam eternam à nous maintenir sous perfusion. “Il n’y a pas d’argent magique”

“Merde, j’ai encore oublié mon masque”

“Pendant le premier confinement…Juste avant le deuxième”

“Tu fais des bisous toi?”

Certains mots devenaient récurrents dans nos bouches. Nous nous arrêtions parfois en milieu de conversation pour prendre note des phrases prononcées. Des mécanismes de pensées ou d’actions s’infiltraient à notre insu dans nos têtes et nos journées. Avant de sortir rejoindre des amis, puisque c’était supposément interdit, je faisais d’absurdes calculs de distance et de durée pour faire semblant d’être dans les clous. En groupe, nous inventions de nouveaux mensonges: on est en coloc -alors il faut changer les noms sur la boîte aux lettres- , on part faire une résidence -alors il nous faut un nom et un logo pour la compagnie- , on fête l’anniversaire de quelqu’un -alors il nous faut un gâteau, des cadeaux -. Je prenais le vélo parce-qu’à vélo, on n’avait pas l’obligation de porter le masque, et aussi parce-qu’il y avait moins de chances de se faire arrêter. Je repérais les rues en sens interdit pour pouvoir les prendre si une voiture de police me suivait, je faisais des détours pour éviter les artères principales, j’empruntais les chemins de traverse. Des nœuds. Je me faisais des nœuds. Puérils et inutiles. Pour éviter de payer 135€. Notre soumission à des ordres absurdes valait 135€. Ce n’est pas rien, certes, quand on a pas le sou, 135€ c’est beaucoup. Nous étions donc des millions à avoir peur de perdre cette somme.

La pauvreté était d’ailleurs en nette augmentation. Les files d’attentes pour les paniers repas s’allongeaient. Dans la presse, on préférait parler de précarité. Ça semble moins systémique la précarité, ça ressemble plus à un manque de responsabilité individuelle, ça dédouane les affaires publiques. Alors que la pauvreté c’est effrayant, c’est global et surtout, c’est le tiers-monde. La précarité c’est passager, ça peut toucher seulement un domaine de la vie. La pauvreté c’est tellement grand qu’on ne peut pas s’en occuper.

Quand le pays se déclarera pauvre, c’est qu’il aura définitivement abandonné sa mission collective. Restera l’entraide, la solidarité, la débrouille. Surgiront aussi sans doute les manigances, les sans pitié, le marché noir, les trocs de la honte. “On en est pas encore là”. À ce moment là, je me répète souvent ça: “On en est pas encore là. Je mange à ma fin et ne regarde pas trop les dépenses. Je m’en sors bien. J’ai un toit sur la tête et de quoi voir venir. Pas beaucoup mais ça suffira pour prendre la poudre d’escampette si jamais la ville devient irrespirable. Si jamais la ville devient irrespirable, oserai-je abandonner les petits que je suis en train de nourrir à la becquée avec des lettres et des poèmes? Est-ce que je m’en irai sans demander mon reste, pour tenter de construire ce qu’il y aura après? De quel côté je serai? “

La résilience à la campagne, la résistance à la ville. Je me disais ça aussi.

La résilience à la campagne, avec des micro sociétés à l’échelle normale, pas trop grandes, mais pas non plus repliées, des réseaux de savoirs faire, des valeurs partagées, des gens choisis, la terre choyée, le réapprentissage de l’autonomie salutaire, l’expérimentation de pratiques sociales et comportementales évolutionnaires même si somme toute pas vraiment nouvelles. Tenter. Oser. Refabriquer des liens et du sens. Se charger de tout ce bordel. Pour redistribuer l’énergie ailleurs, autrement.

La résistance: à la ville. Résister à l’asphyxie générale du CO2 et des eaux visqueuses, à la famine et à la prolifération des malades, des sans le sou et donc du coup, de la violence. Sociale, institutionnelle. La violence professionnelle, armée mais protégée. Continuer de pousser les murs pour pas qu’on nous vole tout, parce-que ce sera quand même depuis les buildings que se prendront les grandes décisions. Croire encore au pouvoir de l’éducation, partout, et pas seulement dans les milieux privilégiés. Continuer de promouvoir le dialogue, pas laisser aux mains des plus affreux de tous bords le contrôle du bitume.

Mobile peut-être. Nomade sur le fil. Funambule entre deux hémisphères de la France partagée.

Deux lois essentielles avaient été passées sous silence. Le sentiment d’impuissance avait eu raison de notre courage à dire non. Non à la retraite à 63 ans, qui avait pourtant chauffé les foules un an auparavant. Non à la loi de “sécurité globale” qui protégeait surtout les policiers qui, d’une part, auraient le droit d’utiliser les drones, des caméras piétons, pourraient garder leur arme de service, même en civil “en cas d’actes terroriste”, et choisiraient eux-mêmes quelles images diffuser puisqu’il serait interdit de les filmer. Sous peine d’amende et d’emprisonnement, on allait retirer aux journalistes et à tout citoyen, le droit de capturer des images de policiers ayant des pratiques anti-constitutionnelles. La presse libre était en train de mourir. Cela était en passe d’être inscrit dans la loi. Le Sénat rectifiait quelques tournures de phrases pour que l’opinion ne s’échauffe pas trop. Le quarantenaire aux dents d’acier affichait dans les rues des slogans de campagne, un an et demi avant les futures élections. “Ensemble, nous réussirons”.

La propagande était flagrante. Les mots “dérive autoritaire” apparaissaient puis disparaissaient dans les discours de la presse officielle. Les chiens de garde gardaient surtout leurs postes.

Ailleurs, les meutes de loups sauvages s’organisaient discrètement. Le troupeau duquel je faisais partie attendait un signal.

Attendre. En espagnol ça se dit: esperar. Nous attendions, passivement. Comme si l’espoir s’était présenté, ne serait-ce qu’une seule fois dans l’Histoire, du côté des culs assis sur leurs chaises.

Automne 2020

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 15:06  

J’avais arrêté de fumer.

De part et d’autre du globe, et dans certaines villes de France, on reconfinait partiellement la population. Les bars, les salles de sport, certains équipements culturels, restaient fermés. À certains endroits, un couvre-feu était déclaré. Avant que Grenoble ne soit en alerte écarlate, il avait été ordonné que les bars ferment à 22h. Pourquoi 22h? Pourquoi pas avant? Pourquoi telle salle pouvait rester ouverte et telle autre non? Chaque structure tentait tant bien que mal de s’adapter à l’absurdité de toutes ces injonctions. Cela donnait l’impression d’une grande mascarade. Un carnaval pour les grands, mais sans musique, et sans rires.

Ils comprimaient notre joie, refusaient notre colère. Ils avaient tous les pouvoirs. Nous osions à peine nous plaindre. Les puissants continuaient leurs bavardages.

Les enchères pour l’installation de la 5G commençaient. À part les fabricants de gadgets connectés, personne n’avait demandé à remplir sa ville, sa maison, son corps, de puces électroniques. Des flottes de trottinettes électriques connectées avaient envahies en à peine trois mois les rues de la ville. On leur avait même peint des places en indigo pour les garer. Les ados adoraient. Moi je pestais comme une vieille aigrie chaque fois qu’ils traversaient à toute berzingue comme si la piste leur appartenait.
J’avais cassé mon téléphone pour la énième fois. Et avais acheté un des plus basique, à quinze euros, dans une boutique. Au bout de deux mois, je pouvais seulement écouter les messages vocaux. Entre temps, j’avais ré-éprouvé la lenteur de rédaction des messages. La technologie d’avant ne suivait pas ma pensée. Appuyer onze fois sur des boutons plutôt qu’une seule pour écrire: salut. Ça me semblait le bout du monde. J’amputais mes messages de toute la poésie et de la tendresse que j’aimais habituellement mettre dedans parce-que c’était si lent. Je cherchais des raccourcis pour dire en moins de mots ce qui était important. J’avais donc passé un mois sans téléphone, et à part pour organiser le déménagement d’un piano, c’était une très bonne chose dont je n’avais eu aucun mal à me défaire. Mais la France ne pouvait pas rester à la traîne et perdre un marché potentiellement si juteux. C’était la start-up nation contre les amish. Et le président Macron avait clairement choisi son camp depuis le début.

Il se sentait à l’abri. Il fallait ménager le bras armé de l’État, donner à la police un ministre fort con et confortablement installé dans son costume de mâle dominant. qui leur attribuerait des primes à tour de bras sans prendre véritablement en compte la pénibilité de leur travail. J’espérais vivement qu’un jour les flics nous rejoignent du côté du ras-le-bol général et du mécontentement, histoire de rétablir l’équilibre.

J’avais assisté, quasi impuissante, à un contrôle d’identité injustifié. Un jeune était assis à côté de moi, les pieds posés au sol dans l’allée centrale, pour parler à son ami, assis sur la banquette d’à côté. Trois gendarmes arrivent à notre hauteur. L’un des trois demande sèchement au jeune de s’asseoir correctement “on ne peut pas passer”. Dans la vraie vie des citoyens lambda, un simple pardon aurait suffit à lui faire changer de position. Le jeune s’exécute, mais on sent dans son corps la lassitude. Il range tout de même ses jambes dans le sens de la marche, mais ne s’assoit pas complètement. Il s’adosse. Grave erreur. “Assieds-toi correctement” “C’est bon vous pouvez passer là” Le jeune ne hausse pas le ton et d’ailleurs sa voix infléchit entre le début et la fin, il sent, qu’il a encore perdu un point.
“Tes papiers. Mets-toi là sors tes papiers”
Et le jeune s’exécute, ne proteste même pas. Peut-être faut-il que je précise que le jeune homme est noir. J’aurais aimé considérer cela comme un détail descriptif au même titre que des lunettes ou une paire de gants en cuir. Je n’ai pas dit “c’est parce-qu’il est noir? ” Je n’ai pas dit “c’est de l’abus de pouvoir” j’ai simplement dit “Vous allez contrôler son identité parce qu’il n’est pas assis correctement? Vous allez contrôler son identité parce-qu’il ne s’est pas assis comme vous le lui avez demandé?. ” Il devait y avoir du mépris, de la peur et du respect dans ma voix, parce-que le gendarme a tenté de s’expliquer et qu’en sortant il m’a dit “bonne journée madame”
J’ai de la chance. Avec mon visage d’étudiante en master de lettres modernes qui bosse le weekend à la boulangerie et les soirs de semaine en baby sitting pour payer ses études. J’ai de la chance et je ne l’utilise même pas. La culpabilité est un poison qui ronge si on ne fait rien pour l’arrêter. Si on ne fait rien. Si je ne fais pas, si je reste coi, je m’auto-boufferai le foie. Alors je vole une étincelle, je pique un charbon ardent pour le balancer au milieu de la foule et espérer en faire tousser quelques-uns. Prométhée du dimanche matin.

Le séparatisme…Le mot avait fait grand débat dans la presse sans lever le voile sur le vrai séparatisme d’État. Il y avait eu trois attentats en France, en moins de deux semaines. Un professeur d’histoire décapité pour avoir enseigné les dessins qui avaient provoqué la tuerie de Charlie Hebdo, cinq ans auparavant, alors que se tenait justement le procès. Les puissants pensaient que le courage, c’était de leur dire “Nous n’avons pas peur, nous continuerons à montrer ces images qui vous rebutent car cette insolence est la marque de notre liberté de penser.” Au nom de la cohésion nationale, et pour continuer de battre le fer de la peur des musulmans, une loi pour interdire l’école à la maison avait été promulguée, arguant que la communauté musulmane se repliait sur elle-même en n’inscrivant pas les enfants à l’école publique. Et les bambins des bobos? Qui a cité la communauté des petits Montessori comme potentiel trouble de l’ordre future? Détricoter ce qui faisait de nous des humains pensants, des individus libres et singuliers. Monter les citoyens les uns contre les autres. Pour gagner du terrain. La vieille partition du diviser pour mieux régner faisait encore effet.
Je me sentais moi-même m’éloigner de bon nombre de mes contemporains. Le port du masque, le vaccin, la laïcité. Toutes ces choses obligatoires faites au nom du bien commun et qui incitaient à nous positionner pour pressentir qui sont les alliés et qui sont les méchants, ceux qui pensent différemment. Comme si la question du masque, ou celle des caricatures, allait révéler nos vrais visages.

Les grandes nations du monde balbutiaient d’inintelligibles borborygmes haineux. Nous attendions le coup d’éclat. La guerre avait repris en Arménie. La Turquie étalait sa puissance. L’Arabie Saoudite clamait tout haut sa haine de la France. De vieux relents abjects remontaient à la surface. Les sols débordaient toujours de pesticides.
L’envie de lutter devait être encore là. J’attendais un signal. Je ne l’espérais pas. La prochaine grande débâcle serait sans doute fatale. À quoi bon lutter si nous n’allions pas jusqu’au bout? Qu’étais-je prête à perdre? Mon appart? Mon boulot? Ma santé? Mon confort moral? Des amitiés? De la reconnaissance sociale? Un oeil? Une jambe? Ma vie? La vie?
Quels privilèges étais-je réellement prête à laisser au nom de la collectivité?

Nous étions en juin 2020

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 15:05  

Des slogans j’en avais plein la tête pour relayer les désormais habituels “on est là”:

TE DÉGAGER. C’EST NOTRE PROJEEEEEEEEEET!

VIENS TE BATTRE SI T’ES HUMAIN-E

LA RÉPUBLIQUE EN MARGE

Mais la mort de Floyd, aux États-Unis, avait pris les devants. Si un flic est capable de mettre un genou à terre en hommage à tous les noirs assassinés par ses confrères, il reste peut-être un espoir. C’était bon, de se sentir unis, réunis autour d’une cause qui nous était commune. Le collectif Adama et tous les autres oubliés des tribunaux avaient bénéficié de quelques semaines de projecteurs sur leurs combat.

J’avais dans l’entre fait accueilli un réfugié sénégalais qui avait cédé sa place à un sans-papier camerounais. Tous deux avaient fui pour avoir contesté les manigances des puissants de leurs pays. Ils avaient été menacés, puis avaient pris la route avec les dangers qu’on connaît, avaient survécus au désert, à la la Lybie, à la mer, à la faim, au froid, aux hommes, à l’indifférence. Ils étaient là et vivotaient comme ils pouvaient avec les fantômes qui leur mangeaient le crâne.

Les lois et les remaniements ministériels se succédaient. Le premier ministre était un sombre inconnu, Castex, dont le seul mérite était d’avoir des mimiques de hibou aussi drôles qu’exaspérantes. Le ministre de la justice était l’avocat des peoples, charismatique comme un mafieux de grand chemin. Le ministre de l’intérieur, Castaner, avait été remplacé par pire: Darmanin. Dard malin disaient les facétieux, car il avait, entre autres faits de guerre, plusieurs plaintes pour agressions sexuelles. À la culture, nous avions hérité de l’ancienne ministre de la santé, recyclée en speakerine. On se serait cru sur un plateau de télé réalité, sauf que ces personnages grossiers, même pas bien ficelés, avaient un impact direct sur nos vies, à plus ou moins long terme. Ils étaient certes idiots, mais tenaient les ficelles du pays. Blanquer à l’éducation, et Véran à la santé, ça n’avait pas changé. Les sans scrupules sont appréciés de la presse. Le cynisme fait vendre.

Continuons, semblaient-ils dire. Ils avalent encore nos couleuvres, ils ont la bouche pleine, ils ne peuvent rien faire, asphyxions les. Bien capitaine, jusqu’où? Jusqu’au bout.

Finalement, nous ne vous donnerons rien. Vous aurez le droit à des médailles, et si vous n’en voulez pas “ne les prenez pas”. Finalement, nous n’allons pas réfléchir sur les causes de ce ravage, ni en tirer des conséquences. Nous allons continuer. Le jour d’après c’est bien beau mais ça n’existe pas. Ça n’était qu’une pause. Marchez. Au pas.

À un moment, les mots ont arrêté d’avoir une origine, un sens, une direction, un poids. Ils sont devenus des produits. C’était comme dans cet album que je lisais dans les classes: La grande fabrique des mots. Les enfants cherchent des mots dans les poubelles, les attrapent avec des filets à papillons quand ils s’envolent pour les prononcer au dîner “Au pays de la grande fabrique des mots, parler coûte cher. ” Les riches et les puissants, les personnes médiatiques, la minorité visible, utilisaient les plus beaux mots et les vidaient de leur substance. À force de ne pas accorder leurs actes à la hauteur des termes sacrés qu’ils employaient, leur parole devenait insipide. Si ça n’avait touché qu’eux encore, un peu de vent n’a jamais tué personne. Mais à force de parler à tort et à travers, les mots se déchargeaient. Pour contrer leur usage fallacieux, il aurait fallu écrire mille poèmes, en crier cent par semaine pour repeupler nos oreilles. Recharger la magie. Pas laisser Don Quichotte périr sous les ailes des moulins vaniteux.

San Francisco se réveillait sous une lumière orange. La nuit en plein jour d’incendies.

On arrêtait pas pour autant. Elon Musk avait déclaré: “La seule manière pour les humains de devenir compétitifs avec les machines, c’est de s’insérer une puce dans le cerveau”

Je m’étais remise à fumer. J’avais une croyance de gamine-déesse qui croyait encore que si je changeais, moi, ça pourrait sauver le monde. Arrêter de me mettre du goudron dans les poumons, ça arrêterait aussi la pollution planétaire.