2020
May 
12

J25 – Mon père ce numéro

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 21:44  

Mon papa est tombé malade du coeur,

Malade du coeur qui bat trop vite

Parce-que trop d’infos, trop de peurs,

Mon père entre dans l’âge limite

Lui qui sort dans la rue à 20h tous les soirs,

Lui qui danse et sort toutes les casseroles du placard

Lui qui chante et rit trop fort,

Mon papa ce soir, il s’endort

Rassuré mais pas à cent pour cent,

Tant que tout n’est pas éradiqué,

Tant qu’il y a encore un risque de s’en prendre plein le sang

Mon père a arrêté de s’éduquer politiquement, alors il s’est fait niquer

Il s’est fait avoir par les discours de guerre

Par la radio qui amplifie, qui floute, qui exagère

Il s’est fait sucer le cerveau par la mitraille

Né un 4 juin 1946, ni pour ni contre la flicaille

Mon père, cet anti-héros

Famille boulot boulot

Mon père je voudrais lui dire

Papa, tiens bon, c’est beau ce qui nous arrive derrière

Après les fenêtres fermées et le chacun chez soi

Après la caillasse inévitable que l’on se recevra

Après le silence et après le combat

Nous bomberons le torse et de là où tu es tu entendras

Boum boum

Nous voilà

J23 – Rien

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 21:36  

Depuis hier, je pars en poussière

Je ne réponds de rien, je ne suis pas en guerre

Je contemple demain, de mon canapé vert

De ma fenêtre ouverte, je fais tout comme hier, j’erre

Aujourd’hui je me dis: allez, prend toi en main, vis

Dors seule, marche droit, bosse dur, écris

Les habitudes ancrées, je traîne et rien ne se produit

Alors tant pis je flâne, je dors toujours la nuit

Demain je ne sais pas, je ne m’en fous guère, c’est déjà bien

Apoplexie populaire, soulèvement du genre humain

Paraît que les astres ont des projets pour nous, à moins

Que ce ne soit moi qui doive plonger dans la mer, dans le grand bain

J22 – O’brother

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:46  

Déplacer les pierres, les bouts de tuiles cassées

Qui servirent autrefois, à stabiliser le passé

Qui permirent, plusieurs fois, de ne pas s’embourber

Aujourd’hui je les retire et les caresse, une à une, à mains nues

La radio crache des chiffres et des mensonges d’État

Dignes des pires épisodes de baron noir, saison 3

Au téléphone, ce sont les mêmes nouvelles que je débite

Le sang ne bout toujours pas, ou plutôt, pas assez vite

Alors je m’évertue, à tenir un rythme

Un simulacre de quotidien

Je fais semblant de rien, mais je survole tout

Un hymne à la routine pour tenir le coup

Me traverse l’urgence

Un certain coup d’état

Des scènes de vengeance

Et le coût des dégâts

Les pierres que je range dans mes seaux

Ne pourraient-elles servir comme argument de masse

Le jour ou les ministres et la garde des sceaux

Paraîtront devant le tribunal, le nôtre, celui de la masse?

J19 – la sole à plat

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:41  

Je déplace les pierres de l’ancien four à pain

Je les jette et elles se brisent, les briques

Sur le tas de cailloux qui prend la mousse et la poussière

Et moi je prends un malin plaisir à les voir se casser

J’observe les fragments rouge et orange voler en éclat

Contre le mur je les fracasse, je fais place nette

Bientôt le sol sera plat

Il accueillera la sole nouvelle

Et une à une nous reposerons les fondations

De ce bien commun. Nous y cuirons du pain

Fait avec le blé du champ des voisins

Pétri de nos mains

Je me réapproprie mon propre moyen de production

Peu à peu je réapprivoise mon outil principal

Mon corps

Hurle à l’amour qu’on le laisse enfin faire

Mon corps

Désire

Mon corps

Espère

Mon corps

Se suffit à lui-même, mais pour combien de temps?

Mon corps de femme

Mon corps aimant

Mon corps encore mon corps

Jusqu’à quand

Mon corps pardon mon corps attend

Cours cours vieille femme

Tant qu’il en est encore temps

Ton corps t’accorde

Un dernier raccord

Tête

Coeur

Cul

Mettez vous d’accord

Qu’est-ce qu’on jette, qui on garde?

J17 – Les chemins du vent

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:38  

Le mur du voisin avance

-comme ça je suis chez moi, c’est vite vu

-ça n’était pas assez chez vous avant?

-oh si, y’a des bornes alors…mais je fais ce qu’il y a à faire. Faut bien faire le travail qu’il y a à faire.

Je trouve

Que c’est beaucoup de contraintes fixées pour un seul homme, et par lui seul qui plus est.

Mais je ne dis rien. Je ne veux pas lui retirer le peu de sympathie qu’il a en l’humain.

Alors je souris et je passe mon chemin.

Les chemins, ici, sont plein de barrières.

Il me faut décrocher, contourner, escalader.

Tous les terrains ont des limites.

Des fils électriques, du barbelé, des pierres.

Chacun chez soi. C’est la tradition.

Les grottes troglodytes de la Jaubernie sont immenses

Des “chez soi” pour les centaines de protestants qui se cachaient, à l’heure des grandes persécutions.

Je me demande combien de temps la peur de l’autre reste ancrée dans le sang

Et les cellules des générations qui se succèdent sur Terre

Je me sentais malgré moi prisonnière, à errer de la sorte

Étrangère, sur ces terres que je connais à peine

Je me demandais quoi dire et comment réagir

Si je croisais un troupeau, un promeneur, une propriétaire

Je n’ai pas d’attestation

J’emprunte les chemins du vent

Je n’ai pas de destination, ni aucune raison valable

Je marche, je prends l’air

Je n’ai pas de passeport ou de carte d’identité

Je suis anonyme

Je n’ai pas de nom, de date de naissance, ni d’adresse

Je ne vais nulle part, je viens juste de naître

Dans le bruit des cailloux

Dans le souffle coupé

Dans la lumière qui se retient chaque jour un peu plus de tomber

Dans le regard d’une chèvre

Je suis née sur la route

Pour elle

Je traverse vos champs minés de trouille

Je n’ai rien à prouver

Je vis

En tout cas

J’essaie

J16 – Faire cuire à gros bouillons

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:35  

Je bouillonne enfin

Ça y est, j’ai la rage au ventre

C’est d’avoir entendu que la MAIF, qui gagne de l’argent

Parce-que les gens prennent moins leur bagnoles donc ont moins d’accidents

La MAIF, assureur de la peur, va reverser 30€ à ses adhérents

Et les incite à en faire don aux associations

Eux qui s’en mettent plein les fouilles le reste de l’année,

Qui nous dépouillent jusqu’au dernier de nos deniers

En nous vendant des merdes pour soi disant nous protéger

Eux, ils en appellent à la solidarité?!

Faut que je ris sinon je vais en crever.

Et je m’efforce de ne pas mettre les mots de la mort dans ma bouche

J’y arrive moins que d’habitude. Guerre et sacrifices résonnent en plein

J’oscille entre deux sentiments pour le soi disant demain:

Résignation ou combativité. Je me recouche ou je me bouge?

J’engage mon intelligence, mon sens critique

Je me demande, sans références historique, sans connaissance politique

Qu’est-ce qui cloche, où on va et comment?

C’est quoi que je sens?

Combien de fois par siècle a t’on l’occasion de changer quelque-chose?

Si les petits reprennent le flambeau, laissent pas passer les grands, s’ils osent

Est-ce qu’on a une chance, même infime, de bouleverser l’ordre?

Si les syndicats lâchent leur cheval de bataille et laissent parler la horde

Que l’on transforme les masques et les gestes barrières en symboles

Sans craindre les coups de matraque, en assumant les mains et les yeux arrachés

Les gaz lacrymos, les tirs de LBD

Est-ce que c’est pire que de se voir fichés,

Sommés de se trimballer avec une puce RFID

100% connectés, tracés, contrôlés?

Est-ce qu’il vaut mieux se laisser écraser

Ou passer en force dans la brèche?

Combien de temps durera ma rage cette fois?

Est-ce que moi aussi je vais retourner à ma petite vie

Contente de ma petite survie

Fière de ne pas appartenir aux grands mais soulagée de ne pas faire partie des plus petits?

Combien de temps je me laisse mijoter la colère?

Et si je boue, qui viendra avec moi se faire cuire le derrière ?

J15 – Dessous le mur

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:31  

Le voisin construit un mur

En béton

Avec des pierres

Et du ciment

Entre les pierres et le béton

Il ne doute pas

Il ne se pose pas de question

Les racines déchirées, le microcosme asphyxié

Englué dans le mélange grisâtre

Ça n’est pas son problème

Il construit un mur

Pour ne plus avoir à voir ses voisins

Pour se protéger

Pour faire bien

Ce sera propre et bien inutile

Quand nous aurons besoin des plates-bandes

Pour planter des patates, des choux et des radis

Quand même dans les villes, les citoyens se mettront à arracher

Par plaques entières le bitume, pour retrouver la terre

Le voisin, lui, aura un mur très haut

Que tous les citadins crève-la-dalle

Contourneront gaiement

En se disant que sous la dalle coulée pour le parking

Il y aura bien de quoi cultiver quelques rangs

J14 – Sur le volcan de Chirouze

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:29  

Sur le volcan de Chirouze

Je guette mes chevilles qui risquent à tout instant de se tordre

Je repère les replats, souris devant les cairns et les spirales

L’être humain ne peut décidément pas s’empêcher de marquer son passage

De transformer un territoire en une sorte d’œuvre d’art

De répondre à la pureté hostile par sa vision du beau

Sur le volcan de Chirouze

Les pierres répercutent le son

De l’écho de nos pas

Un concert minéral grandeur nature

Des roches à perte de vue

Qui s’effritent

Lithophones en tube, en cube, en frite

Sur le volcan de Chirouze

Il y a encore, ça et là, quelques restes de ce que fût la montagne

Des masses verticales

Qui s’élancent

Et puis, ça et là, de vastes trous creusés par des dépressions souterraines

Mouvement invisible et pourtant incessant

Du passé perpétuel qui nous dépasse de loin, en taille et en temps

Un puzzle à l’échelle des millénaires déjà écoulés

Je mets un pas devant l’autre

Et c’est bien assez pour l’heure

Le monde est un peu en suspens

Alors pour l”instant

Je mets un jour devant l’autre

J’attends le prochain grondement

J13 – volutes

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:26  

Réveil 6h du mat.

C’est samedi mais peu importe

Le temps n’existe presque pas

Le poêle fume déjà. Des volutes de fumée envahissent l’endroit

Je peux pas m’empêcher de penser aux simulations des émissions télé

Des vagues rouges déferlant sur le planisphère

Une musique noire tapisse mes tympans

Désolée mais moi j’ai rendez-vous avec le jour naissant

J12 – Allô? Bobos

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 20:24  

Affalée sur le lit, dos au mur

Je repasse en revue mon répertoire

Clique et appelle

Raccroche et écris

Toi? Et toi? Et toi ça va? Moi ça va, franchement je peux pas me plaindre.

Y’a mon copain Laurent qui verra pas naître sa petite à la maternité,

Qui devra laisser sa femme se débrouiller, seule et sûrement angoissée

Y’a mon cousin Denis qu’est mort hier, tout seul, sur le lino trop froid,

À cause d’un cœur et d’un hosto trop plein,

D’un bip parmi d’autres qui n’a pas trouvé d’autre fin

Alors ni ses sœurs ni ses nièces, ni eux, ni elles, ni moi,

Ne pourront assister à la mise en bière de son corps

Nous pourrons tout au plus trinquer

Trinquer par skype à notre santé à tous

En attendant que le voile se lève dans les villes, que les trains recirculent,

Que l’on se fasse la bise, qu’on se prenne dans les bras

En attendant je brise le silence avec des SMS,

Je fais le tour des copains, la tournée familiale virtuelle

J’appelle untel, truquette et machin

On voudrait bien parler d’autre chose mais ça occupe la tête

Ce saleté de bidule, ce virus à la noix, cette espèce en voie de contamination

Et dire qu’il y a dix jours j’y croyais encore pas

Et qu’aujourd’hui encore, je peine à comprendre

Alors je maintiens le fil, au bout du combiné

J’attends tout doucement avril qui s’fait déjà prier

Te découvre pas fragile, il reste du temps à donner.