J37 – Bourdonnements
Depuis un mois, j’ai pour voisine deux juments
Deux belles et vieilles juments.
Qui a dit que la vieillesse était un naufrage?
Ma grand-mère perd la tête depuis une mauvaise chute
Ma mère a accueillie sous son toit celle qui lui donnait le sein
Maintenant c’est elle qui lui donne de la soupe, et l’ancienne de dire:
“Bah, j’aime pas ça. Je peux regarder la télé? Oui, oui, t’inquiète pas, je me suis déjà lavée”
Ainsi les rôles s’inversent. Et nous,
À l’égal des cycles qui sans cesse se répètent
Nous recevrons bientôt la monnaie de notre pièce
Ce matin j’ai été nourrir les chevaux. C’est mon nouveau rituel quotidien.
Moi qui admire ces bêtes, autant que je les crains
(peut-être à cause de cette histoire d’arrière-grand-père qui avait pris un coup de sabot dans la tête) Va savoir.
Toujours est-il que maintenant, les bêtes et moi, on se fait des câlins.
L’orage attire les mouches et autres bestioles suceuses de vie
Les pauvres juments ont des plaies boursouflées et toute gorgées de sang
Elles ont beau taper du pied, remuer sans arrêt la crinière, fouetter l’air avec leur queue
Les insectes s’accrochent et creusent dans les plis de leurs robes des reflets rouges purulent
J’ai mal pour elles. Alors j’attrape un gant imbibé d’huiles essentielles et je les badigeonne
Je leur parle, je les caresse, j’espère éloigner, même pour quelques instants,
L’incessant bourdonnement de ce festin d’insatiables
Quant à moi, je découvre chaque jour de nouvelles vergetures.
Ma peau de jeune femme, déjà se craquelle, déjà presque se fane.
Et pourquoi cela devrait-il m’attrister?
Tant que la fleur ne pourrit pas, que l’on change l’eau du vase
La couleur se transforme, et on peut la sécher
C’est de la faute de celles des publicités si de nos peaux vieillies on ne fait pas des bouquets.
Même le môme en EHPAD, qu’est devenu ridé, fripé jusqu’à la moelle
On ne veut pas se rappeler, qu’il a joué aux billes, qu’il a fait l’amour et peut-être même des enfants
Qu’il a changé, nourri, grondé, gardé, aimé, chéri, bref, qu’il a éduqué
On préfère se dire qu’il vaut mieux partir vite, et en bonne santé
Qu’il faut faire de la place, qu’ils n’ont plus rien à dire, une fois que leurs dents sont tombées
Ma grand-mère a 92 ans (et deux dentiers)
Elle perd peut-être la boule depuis cet accident
Mais mon aïeule est un trésor, une femme forte, déterminée
Elle se souvient du dégoût des topinambours et du bruit des avions
Elle se rappelle la faim et comment elle avait protégé son frère malgré sa peur
Je pense à tous ceux-là à qui on va, enfin, accorder le droit de voir leurs fils et leurs voisins
Et j’espère qu’en leur parlant, en les caressant, chacun de nous éloignera, définitivement
L’incessant bourdonnement de ce festin d’insatiables
La vermine de ce gouvernement

No Comments