J36 – Conter les jours
Si mes calculs sont bons
(Ce qui, pour celleux qui me connaissent relève à peu près de l’exploit)
Dans 20 jours, nous sortirons
Enfin, peut-être. Sûrement pas tous mais sans doute à certains endroits.
Les enfants retourneront à l’école, en rang échelonnés
D’abord les maternelles et les CP, ensuite les lycées, les collèges, et le reste des cycles 2 et 3
Pas plus de quinze par classe. Blanquer, courage: il va falloir embaucher!
En attendant, je remâche mes bribes de poèmes quand je marche
Je compte mes pas, ma respiration, et mesure la course du soleil
L’histoire du grand soir de l’humanité est la même
Depuis des centaines et des centaines d’années
Si ce n’est des milliers.
Le temps doit nous être conté.
Quand j’ai quitté Grenoble, le magnolia du parc était en fleurs
Hiver léger printemps précoce
Fin mars j’ai traversé l’Isère, la Drôme, l’Ardèche du nord
Quelques matins plus tard, il y avait de la neige.
Plusieurs semaines après j’ai commencé à ramasser des herbes pour les faire sécher
Et compléter nos plats de salades sauvages: violettes, plantain et achillée
Aujourd’hui tout est jaune
Pissenlits dents de lion chélidoines et genêts
Renoncules rampantes vulnéraire et chou kale
Le lilas habille les chaumières et embaume les chemins
Le cerisier a perdu ses pétales
Le pommier précède le tilleul mais succède au romarin
Quand je suis partie c’était encore l’hiver sur le calendrier
Je n’ai pas pris d’espadrilles ça aurait trop attiré l’été
J’ai eu le temps de voir une lune blanche deux lunes noires
Et parce-que les hommes ont décidé d’être maîtres de la lumière
J’ai vu la nuit se raccourcir à cause du changement d’horaires
J’ai vu l’herbe coupée pousser, recoupée à la serpe puis croître de nouveau
J’entends la sérénade des grenouilles et oiseaux
Je sens le vent me caresser l’épaule, la pluie mouiller mon front
Elle est vive ma planète, il est sauf mon giron
La Terre est mon école, ma montre et ma boussole
Ma grande horloge, mon médaillon
Personne ne me sonne, et personne ne m’attend
Seuls mes poumons me donnent le rythme du compas
Sans horaires ni salaires, sans minuscules soldats
Ma classe est planétaire, personne ne marche au pas
Personne ne me note, personne ne chronomètre
Je me détends. Le temps est suspendu.
Les histoires du soir ont de beaux jours devant elles.

No Comments