2020
May 
12

J37 – Bourdonnements

Filed under: Journal Débordé — lapeauaimante @ 22:24  

Depuis un mois, j’ai pour voisine deux juments

Deux belles et vieilles juments.

Qui a dit que la vieillesse était un naufrage?

Ma grand-mère perd la tête depuis une mauvaise chute

Ma mère a accueillie sous son toit celle qui lui donnait le sein

Maintenant c’est elle qui lui donne de la soupe, et l’ancienne de dire:

“Bah, j’aime pas ça. Je peux regarder la télé? Oui, oui, t’inquiète pas, je me suis déjà lavée”

Ainsi les rôles s’inversent. Et nous,

À l’égal des cycles qui sans cesse se répètent

Nous recevrons bientôt la monnaie de notre pièce

Ce matin j’ai été nourrir les chevaux. C’est mon nouveau rituel quotidien.

Moi qui admire ces bêtes, autant que je les crains

(peut-être à cause de cette histoire d’arrière-grand-père qui avait pris un coup de sabot dans la tête) Va savoir.

Toujours est-il que maintenant, les bêtes et moi, on se fait des câlins.

L’orage attire les mouches et autres bestioles suceuses de vie

Les pauvres juments ont des plaies boursouflées et toute gorgées de sang

Elles ont beau taper du pied, remuer sans arrêt la crinière, fouetter l’air avec leur queue

Les insectes s’accrochent et creusent dans les plis de leurs robes des reflets rouges purulent

J’ai mal pour elles. Alors j’attrape un gant imbibé d’huiles essentielles et je les badigeonne

Je leur parle, je les caresse, j’espère éloigner, même pour quelques instants,

L’incessant bourdonnement de ce festin d’insatiables

Quant à moi, je découvre chaque jour de nouvelles vergetures.

Ma peau de jeune femme, déjà se craquelle, déjà presque se fane.

Et pourquoi cela devrait-il m’attrister?

Tant que la fleur ne pourrit pas, que l’on change l’eau du vase

La couleur se transforme, et on peut la sécher

C’est de la faute de celles des publicités si de nos peaux vieillies on ne fait pas des bouquets.

Même le môme en EHPAD, qu’est devenu ridé, fripé jusqu’à la moelle

On ne veut pas se rappeler, qu’il a joué aux billes, qu’il a fait l’amour et peut-être même des enfants

Qu’il a changé, nourri, grondé, gardé, aimé, chéri, bref, qu’il a éduqué

On préfère se dire qu’il vaut mieux partir vite, et en bonne santé

Qu’il faut faire de la place, qu’ils n’ont plus rien à dire, une fois que leurs dents sont tombées

Ma grand-mère a 92 ans (et deux dentiers)

Elle perd peut-être la boule depuis cet accident

Mais mon aïeule est un trésor, une femme forte, déterminée

Elle se souvient du dégoût des topinambours et du bruit des avions

Elle se rappelle la faim et comment elle avait protégé son frère malgré sa peur

Je pense à tous ceux-là à qui on va, enfin, accorder le droit de voir leurs fils et leurs voisins

Et j’espère qu’en leur parlant, en les caressant, chacun de nous éloignera, définitivement

L’incessant bourdonnement de ce festin d’insatiables

La vermine de ce gouvernement

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